LA VIE DANS L'AQUARIUM

Publié le par Isabelle

Une chose curieuse s’est produite. Robert avait rempli la baignoire pour y mettre les poissons pendant qu’il nettoyait leur aquarium. Après avoir frotté les parois pour éliminer le film verdâtre qui s’était déposé sur ce semblant de mer, il alla repêcher les poissons dans la baignoire.
 
Quelle ne fût pas sa surprise de découvrir que même s’ils avaient la baignoire entière pur nager, ils s’étaient regroupés dans un coin de la même taille que leur aquarium !  Pourtant, rien ne les contraignait, rien ne les limitait. Ils auraient pu folâtrer librement. Comment leur vie avait-elle pu affecter leur habileté à nager ?
 
Cette révélation simple mais déterminante, resta longtemps dans notre esprit. Nous ne pouvions nous empêcher de revoir ces poissons se rentrer les uns dans les autres. Nous regardions dorénavant le monde avec la lentille de l’aquarium, nous demandant chaque jour en quoi nous étions semblables à eux. De quelle façon n’arrivons-nous qu’à nous rentrer dedans ? De quelle manière rétrécissons-nous notre monde pour éviter de sentir la pression infligée par la captivité que nous nous imposons nous-même ?
 
La vie dans l’aquarium me faisait penser à notre éducation familiale et scolaire. A la façon dont on m’avait dit que certains emplois n’étaient pas concevables, que d’autres étaient hors de ma portée. A la façon dont on m’a appris à vivre d’une certaine manière et à penser que seules les choses pratiques sont possibles. A la façon dont on m’a prévenu sans arrêt que la vie en dehors de l’aquarium est risquée et dangereuse.
 
Dans l’histoire de l’aquarium, j’ai réalisé à quel point on nous a enseigné, petits, à avoir peur de vivre en dehors de l’aquarium. Quand il eu des enfants, Robert se mit à s’interroger : préparait-il ces êtres à vivre dans un aquarium, ou dans le vaste océan ?
 
Je me demande aujourd’hui, au mitan de ma vie, si la spontanéité, la bienveillance et la curiosité font partie de notre aptitude naturelle à nager. Chaque fois que j’hésite à faire quelque chose d’imprévu ou d’inattendu, à tendre la main vers quelqu’un ou à m’enquérir de quelque chose dont je ne sais rien, chaque fois que j’ignore la pulsion d’aller courir sous la pluie ou de t’appeler simplement pour te dire que je t’aime, je me questionne : suis-je en train de faire tranquillement du surplace au milieu de la baignoire ?
 
Le livre de l’éveil
Par Mark NEPO
Aux Editions Ariane

Publié dans Sujet de réflexion

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